Côte d’Ivoire : le cliché idiot de la « sociologie électorale »

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Je viens d’écouter la dernière édition de l’émission « Afrique Presse » de RFI/TV5 partiellement consacrée à la Côte d’Ivoire et au Congo-Brazzaville. Et j’ai été littéralement fasciné par un concept (ou plutôt un élément de langage) invoqué par au moins deux intervenants (dont la très « adolâtre » Marie-Roger Biloa) : la « sociologie électorale ». Ouattara, expliquaient nos doctes aînés dans la profession aux auditeurs/téléspectateurs, ne pouvait perdre ni en 2010 ni en 2015 au nom de la « sociologie électorale ». Dès lors que Bédié demandait aux militants de son parti (considérés comme des robots décérébrés par beaucoup d’analystes) de voter pour Ouattara, dès lors donc que les Baoulés et les Dioulas étaient ensemble, tout était déjà scellé. En gros, la majorité politique en Côte d’Ivoire (et ailleurs en Afrique, pourquoi pas ?) ne serait que le reflet parfait de la majorité ethnique.

Au fond, me suis-je dit, ces rhéteurs superficiellement informés devraient, pour aller au bout de leur logique, plaider pour la suppression du rituel électoral au pays des Eléphants. Si les leaders politiques « possèdent » des groupes ethniques et en font ce qu’ils veulent quand ils veulent, alors il suffit de les considérer comme des « grands électeurs » ayant toute légitimité pour se réunir dans une chambre afin d’y choisir le président de la République.

Je ne dis pas que les ethnies n’existent pas, que le vote ethnique n’existe pas, et que le report des voix n’existe pas. Mais il n’y en réalité pas d’absolu en la matière. D’ailleurs, même les résultats donnés par la très controversée Commission électorale ivoirienne en 2010 et en 2015 l’attestent. Une partie des électeurs du PDCI votent si l’on peut dire avec l’oreiller, et préfèrent rester au lit plutôt que de cocher la case Ouattara sur un bulletin de vote. Ont-ils été assez nombreux en 2010 pour l’empêcher de vaincre VRAIMENT Gbagbo ? A 70% de taux de participation, le chiffre donné dans un premier temps par la Commission électorale, la réponse à cette question était « OUI ». A 82% de taux de participation, le chiffre sorti du chapeau de Youssouf Bakayoko plusieurs jours après, la réponse à cette question était « NON ». Comment départager ces deux thèses ? En enquêtant ! En confrontant les différentes parties ! En auscultant les procès-verbaux des différents bureaux de votes ! Mais « le-journaliste-africain-de-Paris » n’enquête pas. Il proclame !

La thèse de la « sociologie électorale » n’est que le paravent et la justification de la démocratie tribale, voire du tribalisme en politique. Si la « sociologie électorale » est la grille d’explication ultime du fait politique en Afrique, pourquoi reprocher à un homme politique qui veut se faire « réélire » de privilégier ceux qui vont à coup sûr le « réélire », ses « frères » et les « frères » de ses alliés politiques ? Les vieux « journalistes-africains-de-Paris » savent-ils que si les primo-votants (c’est-à-dire les nouveaux majeurs) s’étaient massivement inscrits sur les listes électorales, ils auraient représenté près de la moitié du corps électoral de 2010 ? Pensent-ils qu’un jeune « Baoulé » vivant sur le campus de Cocody dépend aussi STRICTEMENT des consignes de vote de Bédié qu’un paysan de 65 ans ? Savent-ils que les mariages interethniques relativisent même les identités ethniques d’un grand nombre d’Ivoiriens ? Ils ne représentent certes pas encore la majorité, mais ils sont assez nombreux pour obliger à la prudence les spécialistes de l’arithmétique ethnique !

Ce qui est rigolo, c’est que cette théorie de la sociologie électorale peut également être utilisée contre Ouattara. Si l’on considère que jusqu’à la création du RHDP, le PDCI et le FPI étaient tous les deux hostiles à l’insertion de Ouattara dans le champ politique, on peut alors affirmer que la Constitution de 2000, qui inscrivait dans le droit sa mise hors jeu de la course à la magistrature suprême était « sociologiquement » majoritaire, et que la rébellion de 2002 (dont Marie-Roger Biloa était l’une des pasionarias) était donc illégitime.

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