Dans la tête d’un pervers narcissique

Toutes les pleines lunes, un média féminin publie un article, un témoignage ou un récit de survivante sur un pervers narcissique. En général, à la suite d’une telle lecture, on se demande quel genre de conne a pu tomber dans ce piège, comme si ces femmes étaient assez masochistes pour se mettre en couple avec des monstres de leur propre volition. La vérité est que cet abus est insidieux et se met en place, petit à petit, grâce à un processus bien ficelé.

Autant je ne ressens aucune pitié pour les femmes qui restent avec des hommes qui les tabassent, autant je suis intimement persuadée que celles qui ne sont pas frappées, et restent quand même, le font parce qu’elles ne comprennent pas ce qui leur arrive. Il fût un temps où je me moquais des victimes de pervers narcissiques ; moi aussi je me demandais quel genre de conne pouvait tomber dans ce genre de piège, et puis un jour j’ai aimé un psychopathe, un vrai, pas dans le sens « oh quel psychopathe » parce qu’il a cassé un verre dans un élan de rage, mais quelqu’un qui, de par son historique psycho-médical, a été prédisposé à l’être depuis sa tendre enfance. Je n’ai rien vu venir parce que je ne savais pas, je croyais qu’il était juste un peu bizarre et un peu compliqué. Sans rentrer dans les détails – pas par pudeur, je lui ai fait le scandale de sa vie avec les moyens du bord, là je n’ai juste pas le temps – j’ai lu des centaines de pages de littérature psychologique pour comprendre pourquoi je ne pouvais pas mettre le doigt sur la cause exacte de ma dépression post-rupture. J’ai également vu « Mon Roi » de Maïwenn et même si Giorgio, le pervers du film joué par Vincent Cassel, est un pisseur comparé à mon ex, je trouve qu’il peut servir d’un bon cas d’étude.

Maïwenn a eu un enfant avec Luc Besson quand elle avait 16 ans. Il en avait 33. Leur relation a inspiré le duo creepy, composé de Jean Reno et de Nathalie Portman, du film Léon. Quatre ans plus tard, il l’a larguée pour Milla Jovovich, qui s’était déjà mariée à l’âge de 16 ans. Etc. Tu vois un peu le genre de mec. Autant dire que Maïwenn maîtrise son sujet.

Avant de disséquer quelques scènes de son film, j’aimerais tenter d’expliquer quel genre de conne tombe dans ce piège et pourquoi. N’importe quelle personne, intelligente ou pas, peut tomber dans ce piège, pour la simple raison que l’amour est une drogue puissante et ces mecs miroitent à leurs victimes exactement ce qu’elles veulent voir : un partenaire de vie tellement parfait qu’il ne faut pas le laisser filer entre les mains, un homme charmant, intelligent qui les comprend mieux que le reste de l’humanité et qui, en plus, les accepte entièrement, les chérit même dans leurs aspects les plus sombres. Et c’est comme ça qu’on tombe amoureux, quand la personne qui nous provoque des érections incontrôlées se trouve aussi être la personne qui accepte notre crasse inconditionnellement, un peu comme un parent affectueux, ou une extension de soi-même. C’est pour ça que quand ça se termine, on se sent littéralement amputé.

Si dans cet article tu reconnais le gars avec lequel tu es, quitte le immédiatement. Il ne changera jamais, tu ne réussiras pas à le sauver, il n’est pas une victime. Tu n’as jamais compté pour lui ; depuis le tout début, tu n’as été qu’un jouet pour lui. Et que sait-on des jouets ? Ils sont remplaçables, échangeables et destructibles.

La défense préemptive

Capture d’écran 2016-08-15 à 20.09.02

Dans son magnifique appart, Giorgio dit qu’il travaille dans la restauration. « Je me suis rendu compte que ce que j’aimais faire, c’était en fait que des gens prennent du plaisir. Et si c’est un petit peu à cause de moi, ben ça me donne l’impression de servir à quelque chose », dit-il à Tony, son frère et sa fiancée, tous charmés.

La défense préemptive c’est quand quelqu’un insiste sur le fait qu’il est une bonne personne à laquelle on peut faire confiance sans qu’on ne lui pose la question, ou souligne son intégrité sans une quelconque provocation. Les psychopathes et les pervers narcissiques surestiment leur capacité à être bons et compatissants. Ils peuvent feindre un haut niveau d’empathie au début de la relation, mais quand le masque tombe, il dévoile une personnalité froide, insensible et méprisante.

L’idéalisation

idéalisation

Avant qu’ils n’atterrissent au lit, Giorgio a emmené Tony dans le mariage dans lequel il servait de garçon d’honneur. Pépouze et par surprise, comme s’il l’emmenait au Starbucks du coin. On voit bien dans le regard de Tony qu’elle se sent importante ; dès le début il la valide officiellement devant des dizaines de connaissances. Après avoir fait l’amour, Tony lui pose cette question : « tu n’as pas trouvé que j’étais trop large ? » Bien sûr, elle parle de son vagin. Un mec sain l’aurait trouvé ridicule et se serait contenté d’un « non » concis ou d’un « oui » brutal mais honnête. Voici ce qu’a répondu Giorgio : « Non, ta chatte est magnifique, tu es juste comme il faut je te jure… bla bla… je t’aime. » Il a exploité une brèche ouverte par son ex, qui la trouvait trop large, afin de préparer le terrain pour la suite.

A la pharmacie, il la présente à Joseph comme étant la femme de sa vie.

Les mecs toxiques idéalisent à outrance. Ils ne te disent pas que tu es belle, ils te disent que tu as le plus beau visage qu’ils ont eu le privilège de contempler, te demandent si tu n’as pas envisagé de faire du théâtre ou du cinéma parce que tu devrais y penser. Parce que tu es faite de chair et de sang, ça te plaît et ça gonfle ton ego à bloc… Mais c’est juste pour que tu aies le plus mal possible le jour où il décidera de te fracasser.

La triangulation

Capture d’écran 2016-08-07 à 20.04.18

Tony rencontre Wendy, l’ex, dans un bistrot qui a été vraisemblablement choisi par Giorgio. Tout de suite, l’ex nargue la nouvelle copine, elle lui demande de lui acheter un paquet de clope ; puisqu’elle lui a piqué son mec, c’est la moindre des choses. Avant de partir, elle lui dit « excuse moi, vis ton histoire. » Voici comment Giorgio parle à Tony de Wendy : « Elle n’est pas très bien, elle est sous antidépresseurs. J’étais son frère, sa mère… Elle a senti qu’il y a quelqu’un qui rentrait dans ma vie et elle est venue foutre la merde. » Pour ajouter l’insulte à l’injure, Wendy est mannequin et Tony est criblée de complexes.

Bien évidemment, on voit Giorgio entouré de femmes pendant une bonne partie du film. Quant à Wendy, elle sera toujours là d’une manière ou d’une autre.

C’est une tactique classique de psychopathes. Afin de renforcer leur capital « désirabilité », ils fabriquent l’illusion de la popularité en s’entourant de membres du sexe opposé : amies, anciennes amantes et éventuellement, ta future remplaçante. L’intérêt est d’élever leur valeur perçue en créant des triangles et en remontant les unes contre les autres en stimulant leur instinct de rivalité.

Le renforcement intermittent

Capture d’écran 2016-08-07 à 22.50.06

Giorgio souffle le chaud et le froid. Un temps il impose un ultimatum, un autre il veut un bébé. Un jour il promet de suivre une thérapie, l’autre il est surpris au lit avec une jeunette.

Le renforcement intermittent affecte notre perception des récompenses. Prenons les machines à sous par exemple. Les machines à sous sont programmées pour garder un petit pourcentage de la mise (généralement entre 5 et 25%) et rendre le reste sous forme de gains et de jackpots « aléatoires ». Si le gain était prévisible, par exemple si sur chaque pièce de 10 dirhams misée le joueur gagnait 9 dirhams, les chances seraient les mêmes mais le joueur deviendrait vite blasé. Ce qui pousse le joueur à continuer à alimenter la machine, ce sont les petits paiements fréquents (2 à 10 fois le montant de la mise), les gains occasionnels de taille moyenne (50 à 100 fois le montant de la mise) et le jackpot rare (plus de 1000 fois le montant de la mise). La plupart des gens ramassent les gains de petites et moyennes sommes et continuent à jouer jusqu’à ce qu’ils se lassent ou font faillite. C’est d’ailleurs en capitalisant sur ce biais cognitif que les casinos génèrent 70% de leur chiffre d’affaire.

Comment ça marche dans une relation abusive ? Les deux parties sont victimes du renforcement intermittent, car ils ont tendance à amplifier leur croyance que ce qu’ils espèrent va arriver arrivera, au détriment du comportement qu’ils observent dans la réalité. Le bourreau peut craindre que son abus génère des conséquences négatives, aggrave le conflit et met fin à la relation ; mais au lieu d’admettre qu’il a un problème, il flirte avec les limites de l’acceptable en présentant juste ce qu’il faut d’excuses pour que la victime reste, et en donnant de fausses promesses de changement. La victime, de son côté, est à la recherche de n’importe quelle preuve, même insignifiante, que son investissement émotionnel n’est pas vain ; un peu comme une personne qui paie un ticket au ciné et se rend compte que le film est médiocre, mais reste quand même dans l’espoir qu’une scène, juste une seule, fasse en sorte que ce navet en valait la peine.

Gaslighting

Capture d’écran 2016-08-15 à 20.53.00

Après plusieurs disputes, le couple, attendant désormais la venue d’un bébé, se rend chez le docteur pour une visite de routine. Girgio s’adresse au médecin en la présence de Tony : « Qu’une femme enceinte passe par des oscillations comme ça, c’est ce qu’on appelle le bébé blues ? » Un peu plus tard, il demande à voir le docteur en privé. Le lendemain, il dit à Tony qu’il veut habiter seul parce que « je t’aime mais 24h sur 24 avec toi je peux pas ». Il ajoute qu’il en a discuté avec le médecin et que ce dernier trouve que c’est une bonne idée. Il veut la persuader qu’elle est folle et invivable et qu’il n’est pas le seul à avoir cet avis.

C’est ce qu’on appelle le gaslighting. C’est une forme d’abus mental dans lequel l’information est déformée et omise sélectivement pour favoriser l’abuseur, ou faussée dans le but de faire douter la victime de sa mémoire, de sa perception et de sa santé mentale. Les exemples vont du simple déni par un abuseur que de précédents incidents se soient passés, jusqu’à la mise en scène d’événements bizarres par l’abuseur dans l’intention de désorienter la victime. Le terme tient son origine de la pièce théâtrale, puis du film, du même nom dans lequel un mari voulait rendre folle sa femme pour s’accaparer de sa fortune. Il éclairait au gaz le grenier dans lequel il cherchait de supposés trésors cachés ; quand sa femme remarquait la variation des lumières dans la maison et discutait avec précision le phénomène avec lui, il niait en avançant qu’il ne peut s’agir que du fruit de son imagination.

Dissonance cognitive

Capture d’écran 2016-08-08 à 00.57.07

Tony insiste, face à son frère qui tente de la raisonner, sur le fait qu’aucune relation n’est parfaite, que ce qu’elle vit est normal puisqu’une relation de couple est compliquée par défaut.

Ce qui se passe dans sa tête c’est que son cerveau est en conflit, il s’accroche au rush d’endorphines datant de la phase d’idéalisation et rationnalise le désastre qu’est son couple en expliquant des sentiments inexplicables, en minimisant le regret de ses choix et en harmonisant son point de vue sur Giorgio avec son comportement à son égard. La dissonance cognitive c’est ce qui arrive quand un fumeur lit sur son paquet « fumer tue » tout en ayant une clope au bec. Tout le monde sait que fumer tue, mais un fumeur altérera ce fait dans sa tête en se disant qu’un tel était un gros fumeur et est mort à 90 ans de vieillesse, que fumer n’est pas aussi grave que l’obésité ou l’alcoolisme, etc. Tony n’est pas stupide, elle sait qu’aucun être humain ne mérite d’être traité comme Giorgio la traite, mais elle s’accroche au souvenir de l’homme dont elle est tombée amoureuse, pas au monstre qu’il est réellement.

Le problème c’est que cinéma, littérature et musique nous martèlent, depuis toujours, l’idée que la souffrance est inhérente au sentiment amoureux. La vérité est que le vrai amour ressemble à la vraie vie, ni plus ni moins. S’il te fait attendre, veuille que tu t’améliores parce que tu n’es pas assez, critique la version de toi-même que tu as été quand il t’a rencontrée, te rend malheureuse au point que tu te réveilles en larmes sans savoir pourquoi ou pire, tu penses au suicide en sa compagnie mais tu ne peux pas le quitter parce qu’après lui c’est le déluge… Casse-toi maintenant, tu mérites mieux.

Commentaires
  1. global dupont

Ajouter un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *