Le vrai mal marocain

fight-or-flight

L’unique fois de ma vie où j’ai écrit une lettre – avec ma main à l’aide d’un stylo et tout et tout – c’était pour demander au couple de voisins habitant dans l’appartement collé au mien d’arrêter de se brutaliser mutuellement. Ma paix dépend de la leur, et ils me réveillaient un jour sur deux avec une tachycardie. Ils ont arrêté depuis.

J’ai grandi dans un foyer assez violent ; il y avait des coups, des menaces de coup et les humiliations de routine. Je vis seule depuis des années, mais j’en garde des séquelles ; un cri ou un mot de travers et je suis prête à me battre. J’ai même réussi à associer mon nom à la méfiance parce que j’ai l’insulte et la gifle facile. D’ailleurs, j’ai menacé ces voisins d’appeler les flics alors que je n’en avais pas du tout besoin.

Revenons à cette tachycardie. Les disputes de mes voisins provoquaient chez moi une « réponse combat-fuite », qui est une réaction physiologique normale se produisant quand on est dans une situation de danger ou quand on sent que sa propre survie est menacée. Le cerveau, dans ce cas, envoie un signal à l’amygdale, puis à l’hypothalamus, lesquels activent l’hypophyse qui active à son tour la sécrétion du cortisol et de l’adrénaline. Je résume ce que j’ai lu sur Wikipédia. Bref, tout ce bordel impulse une succession de trucs qui préparent la personne à se défendre ou à fuir : accélération du rythme cardiaque et de la respiration, pâleur, rougissement, ralentissement de la digestion, constriction des vaisseaux sanguins et des sphincters, perte d’audition et de vision périphérique, accélération instantanée des réflexes, tremblements, augmentation de la pression sanguine pour ravitailler les muscles mais aussi de la coagulation pour limiter les dégâts en cas de blessures.

La nature est très bien faite. Tout cela aurait été utile si je vivais à la savane et que je croisais des fauves à longueur de journée, mais les disputes de ce couple me renvoyaient à ce que je vivais quand j’étais petite.

Imagine que tu as 8 ans et que tu subis, sur une base quasi quotidienne, l’abus psychologique, physique ou sexuel d’un ou de plusieurs membres de ta famille. Imagine que ton corps ne fait pas la différence entre une attaque de mammouth et un coup de poing de ton frère parce que ton espèce ne s’est pas tellement adaptée depuis 15 000 ans. Imagine l’effet d’une overdose de cortisol et d’adrénaline sur ton mental. Imagine l’adulte que tu es prédestiné à être. Imagine que tu as juste envie de pleurer dans les bras de ta mère parce que quelqu’un t’a brisé le cœur et que tu ne peux pas car tu vis dans une société qui t’interdit d’office certaines souffrances; l’amour mène au sexe et le sexe est très grave. Imagine que c’est généralisé et banalisé dans toute une nation ; il suffit de sortir et de voir les parents brutaliser leurs enfants dans les rues pour s’en rendre compte. Imagine que tes parents continuent de te pomper ta sève même adulte parce que quoi que tu fasses, tu ne les remercieras jamais assez de t’avoir conçu alors que tu ne leur as rien demandé.

Dans mon cas, je suis devenue une dépressive agressive ultra complexée souffrant d’un trouble alimentaire (pas le bon, je porte du 40), et à la base je suis neuro-atypique. Dit comme ça, j’ai l’air d’un flocon de neige, mais nous sommes des millions de marocains à souffrir de troubles mentaux. Que dis-je ? La moitié des marocains sont statistiquement cinglés. Le cliché des marocains schizophrènes a fait coulé beaucoup d’encre, mais personne ne s’est attardé sur son origine, en l’occurrence l’enfer dans lequel ils ont grandi.

J’ai regardé hier un Ted Talk sur comment les traumatismes d’enfance affectent la santé d’un individu sur toute une vie. Nadine Burke Harris, la pédiatre américaine qui l’a animé, affirme que les enfants sont particulièrement sensibles à l’activation répétitive de la réponse combat-fuite parce que leurs corps et leurs cerveaux ne sont pas entièrement développés. La violence n’affecte pas seulement leurs esprits, mais également le développement de leurs systèmes hormonal et immunitaire, et la manière dont leur ADN est lu et transcrit. Résultat, les enfants ayant grandi dans un environnement sévèrement dysfonctionnel ont 4,5 plus de chance de devenir dépressifs et 12 fois plus de chances de devenir suicidaires.

Je l’ai regardé avec mon amie avec laquelle j’ai en commun une enfance agitée. Sa mère est la copie conforme de mon père en matière de torture psychologique, et nous avons regardé la vidéo avec la sérénité d’un duo qui dilue sa souffrance dans le groupe parce qu’il sait que tout le monde et sa mère a vécu exactement la même chose.

Je ne sais vraiment pas comment on fait.

 

 

 

 

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  1. moumni
    • Nouhad Fathi

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