Les amants du MUR

Capture d’écran 2016-08-29 à 20.11.41

Je devais avoir vingt-ans, je sortais encore avec mon premier vrai mec. Nous étions à la plage, je portais un maillot de bain deux pièces et un débardeur par dessus. Nous avions passé la matinée à nous engueuler, et au moment où je le prenais dans mes bras, l’embrassais sur la joue pour nous réconcilier, j’ai entendu une voix derrière nous.

« Est-ce que ton père sait que tu écartes les cuisses, embrasse des hommes et fume des cigarettes devant tout le monde ? »

J’ai éructé un « oui » spontanée. L’agent des forces auxiliaires a demandé à la « pute » que je suis de le suivre au poste. Je l’ai suivi au poste, moi, mon ex et 100 dirhams. Au « poste » – qui est juste un truc sale érigé au milieu de la plage pour faire peur aux amoureux, aux footballeurs et aux maîtres de chiens – j’ai subi un deuxième flot d’insultes. Toutes les questions m’étaient dirigé pendant que mon ex les suppliait de nous laisser partir. Un moustachu malodorant, probablement leur chef, a cru me faire peur en notant mes déclarations sur un cahier à deux dirhams. Il m’a demandé si j’étais vierge, si je prenais de l’argent, si j’écartais mes fesses quand je me fais baiser, si encore une fois mon père était au courant. J’ai répondu « oui » à tout, pas parce que je suis téméraire, mais parce que je savais que 100 dirhams suffiraient à m’extirper de cette mascarade. Il m’a dit que j’allais passer 48 heures au cachot pour punir mon orgueil, et que je pouvais me prendre jusqu’à 3 mois. Je n’avais pas peur de disparaître pendant deux jours, j’habitais à la cité U à l’époque, mes parents n’auraient pas su de toute façon.

J’ai glissé le billet de 100 dans la main de l’ex, ils ne l’auraient pas accepté de la mienne. Tout de suite après, le moins connard du lot a ramené une chaise et m’a gentiment invitée à me reposer. Le ton a changé, on m’a demandé si je connaissais untel de mon village natal mentionné sur ma carte d’identité. Ils nous ont serré la main, se sont excusés en prétextant qu’ils font ce qu’ils font à cause des familles qui se plaignent de l’obscénité amoureuse et nous ont dit de ne pas hésiter à revenir les voir si quelqu’un ose nous déranger. Oh, ils nous ont aussi demandé d’être un peu plus discrets.

Une année plus tard, toujours à la fac. J’avais un peu trop marché avec un ami et j’ai voulu me reposer. Nous avons repéré un banc au parc de la Ligue Arabe. Avant même que je pose mes fesses, un agent de la police m’a demandé ma carte d’identité. J’ai éclaté de rire, j’avais oublié que ça existait encore. Mon ami a sorti sa carte d’identité aux trois patronymes et le gars est parti importuner quelqu’un de moins bien né.

A la cité U, le directeur des affaires estudiantines m’a demandé si je baisais gratos aussi parce que j’ai refusé d’éteindre ma clope, alors que les mecs fumaient des joints au foyer.

Au centre d’appel dans lequel j’ai travaillé un été, je me suis liée d’amitié avec un congolais. Un jour, je l’ai raccompagné chez lui pour qu’il me prête des livres. Il habitait dans un quartier populaire, on était en plein ramadan, je suis une femme et il est noir. Avant même qu’on entre chez lui, deux hommes m’ont tirés les cheveux, m’ont craché dessus, m’ont traité de pute et m’ont ordonné de partir avant qu’ils appellent les flics.

Il y a quelques jours, les numéros 2 et 3 de l’organisation la plus religieuse du pays – Le Mouvement Unicité et Réforme – ont été surpris en flagrant délit d’adultère dans une voiture près d’une plage. Voici les détails de l’affaire tels que relayés par le site 360.

 « Tout a commencé tôt ce samedi 20 août quand Omar Benhammad, 54 ans, docteur en études islamiques, marié et père de sept enfants, a contacté Fatima Nejjar, veuve, âgée de 53 ans, et mère de six enfants, pour la rencontrer, après avoir effectué la prière d’Al Fajr à la mosquée Wahda à Mohammedia. »

Ah.

« A 7h10 précisément, les deux vice-présidents du MUR sont pris en flagrant délit d’adultère par des éléments de la Brigade nationale de la Police judiciaire (BNPJ), dans une Mercedes grise E220, garée dans un coin isolé, en face de la mer. »

Ho ho !

« Interrogé sur les raisons de leur présence sur les lieux, Omar Benhammad a expliqué, selon nos sources, qu’il prenait son petit-déjeuner en compagnie de Fatima Nejjar. La police va procéder à une fouille rapide du véhicule et ne tarde pas à y trouver des éléments qui contredisent la version du petit-déjeuner maritime. »

Hum.

« La fouille permet en effet la saisie, dans la voiture de Omar Benhammad d’«un certain nombre de mouchoirs contenant un liquide visqueux, d’un tissu blanc ainsi que d’un morceau de savon». Celui qui avait émis une fatwa interdisant les échanges de mots d’amour sur Facebook avoue que ces objets ont été utilsés lors d’un rapport sexuel qui aurait eu lieu avant l’arrivée de la police. Le concerné ajoute que la relation amoureuse s’est déroulée à bord de sa Mercedes. »

Ah ouais.

« Mieux: les éléments de la police ont procédé à une fouille corporelle de Omar Benhammad parce qu’ils ont été interloqués « par quelque chose sous son pantalon ». Quand l’intéressé a baissé son patalon, ils ont constaté un « amas de mouchoirs en papier enveloppant le sexe de Benhammad ». Ce dernier a précisé que ces mouchoirs avaient pour fonction d’absorber les gouttes de sperme qui pouvaient entacher son pantalon. Nos sources ajoutent que tous les objets attestant « le délit d’adultère » ont été prélevés par la police. »

J’ai appris de quelqu’un qui a eu accès au PV que Fatéma Nejjar a précisé qu’elle n’était pas en train de faire l’amour, mais qu’elle voulait seulement l’aider à éjaculer. Les défenseurs des libertés individuelles sont dégoutés par autant de révélations chirurgicales ; en ce qui me concerne, je jubile, je m’en délecte, je savoure ma schadenfreude. Ces détails ne me suffisent pas, ils n’égalent en rien l’humiliation subie dans les rues, les commissariats de police, et les postes de surveillance des plages, à cause de leur discours nourri par la haine et la frustration. Je veux savoir si Fatéma Nejjar aime écarter les fesses quand elle se fait baiser, si elle aime le goût du sperme de son amant, si son père aurait été fier d’elle. Je veux savoir où Omar Benhammad aime éjaculer, s’il frappe sa fille quand elle rentre après 18 heures et s’il la traite de pute. Je veux surtout savoir si, maintenant, ils mesurent les conséquences de leurs paroles.

 

Derniers commentaires
  1. Noréddine
  2. MB
  3. Lamrani
  4. paul andreani
  5. Benou

Ajouter un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *